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Christian Bobin

116 citations et aphorismes

Les gens assis le long du couloir menant au scanner, je les reconnais au premier regard : c’est le peuple gris du quai de gare d’Auschwitz. Les hôpitaux nous mènent si loin de chez nous que notre âme peine à nous suivre.

On est comme ces enfants qui boudent et bientôt ne savent plus sortir de leur bouderie.

La légèreté, elle est partout, dans l’insolente fraîcheur des pluies d’été, sur les ailes d’un livre abandonné au bas d’un lit, dans la rumeur des cloches d’un monastère à l’heure des offices, une rumeur enfantine et vibrante, dans un prénom mille et mille fois murmuré comme o…

Il souffrait de mélancolie. Tu sais ce que c’est la mélancolie ? Tu as déjà vu une éclipse ? Et bien c’est ça, la lune qui se glisse devant le cœur, et le cœur qui ne donne plus sa lumière. La nuit en plein jour. La mélancolie c’est doux et noir. Il en a guéri à moitié, le noi…

Tu sais, petite, la pâtisserie et l’amour, c’est pareil – une question de fraîcheur et que tous les ingrédients, même les plus amers, tournent au délice.

Le monde entier repose sur nous. Il dépend d’un grain de silence, d’une poussière d’or- de la ferveur de notre attente. Un arbre éblouissant de vert. Un visage inondé de lumière. Cela suffit bien chaque jour. C’est même beaucoup. Voir ce qui est. Être ce qu’on voit. S’égarer d…

La nature éteint les livres. L’herbe recouvre la pensée. Le vert absorbe l’encre. On traverse une terre comme on épuise un amour. On est changé par ce qu’on traverse. Le paysage afflue dans le corps. Le vent s’engouffre dans le sang. Le ciel remonte au coeur. On regarde des oi…

Il faudrait accomplir toutes choses et même les plus ordinaires, surtout les plus ordinaires-ouvrir une porte, écrire une lettre, tendre une main -avec le plus grand soin et l’attention la plus vive, comme si le sort du monde et le cours des étoiles en dépendaient, et d’ailleu…

Les seules prières qui montent au ciel sont les berceuses chantées par les mères au chevet de leur enfant, et les poèmes écrits au gré des siècles par quelques fous furieux.

Oh la merveilleuse vie crucifiée des épouvantails ! Leurs bras grands ouverts, leur chapeau troué par les balles du soleil, leur indifférence aux modes et aux déluges ! Un idéal de vie et d’écriture.

Nous sommes mangés par les vers de notre vivant. La pensée, l’angoisse, les projets, l’argent, ce sont les vers qui entrent dans notre cœur et qui le rongent.

Tomber amoureux, lire un poème, écrire une vision, c’est demander asile à l’éternel, se retirer vivant du monde.

C’est à l’oreille qu’on reconnaît les anges, à une printanière vibration de l’air quand ils parlent. Le rythme, le souffle et la voix comptent plus que les mots ou le sens.

On peut donner bien des choses à ceux que l’on aime. Des paroles, un repos, du plaisir. Tu m’as donné le plus précieux de tout : le manque.

Il m’était impossible de me passer de toi, même quand je te voyais, tu me manquais encore. Ma maison mentale, ma maison de cœur était fermée à double tour. Tu as cassé les vitres et depuis, l’air s’y engouffre, le glacé, le brûlant et toutes sortes de clartés. Tu étais celle-l…

La douceur n’est rien de gentil ni d’accommodant. La vie est violente. L’amour est violent. La douceur est violente. Si nous sommes tant surpris par la rudesse de la mort, c’est peut-être que nous avons mis nos vies dans des zones trop tempérées, tièdes, presque fausses.

C’est si beau ta façon de revenir du passé, d’enlever une brique au mur du temps et de montrer par l’ouverture un sourire léger. Le sourire est la seule preuve de notre passage sur terre.

Le sourire est la seule preuve de notre passage sur terre.

Quand on est amoureux on est ivre. on vide ses poches, on perd son nom. On découvre avec ravissement la certitude de n’être rien.

J’aime les enfants de trois ans. Je les vois comme des fous ou des aventuriers du bout du monde. il n’y a que l’enfance sur cette terre. Je la reconnais d’instinct, même chez ceux qui ont cru l’étouffer sous le poids de leur vie morte. Même chez ceux là je devine l’enfant de t…

Pendant quarante ans j’ai appuyé mon coeur sur le coeur d’un enfant de trois ans. Jamais il n’a cédé. Pensées et sensations venaient éprouver leur puissance en s’appuyant sur cette clef de voûte de trois ans d’âge. Lorsque, privé de secours, j’hésitais sur le chemin à prendre,…

Je crois que l’enfance est pour beaucoup dans ces refus dont nous ressentons la nécessité sans savoir les justifier. Je crois qu’il n’ y a qu’elle à écouter. Il m’arrive de demander un avis, pour décider du chemin de telle ou telle phrase ou pour une conduite à tenir dans tell…

La solitude est une maladie dont on ne guérit qu’à condition de la laisser prendre ses aises et de ne surtout pas en chercher le remède nulle part.

J’ai toujours craint ceux qui ne supportent pas d’être seuls et demandent au couple, au travail, à l’amitié voir, même au diable ce que ni le couple, ni le travail, ni l’amitié ni le diable ne peuvent donner : une protection contre soi-même, une assurance de ne jamais avoir af…

Mon vrai désir ce n’était pas d’écrire, c’était de me taire. M’asseoir sur le pas d’une porte et regarder ce qui vient, sans ajouter au grand bruissement du monde. Ce désir est un désir d’autiste. Entre le mot autiste et le mot artiste, il n’y a qu’une lettre de différence, pa…

Très peu de vivants et beaucoup de morts dans cette vie— mort étant celui qui ne se lâche jamais et ne sait pas s’éloigner de soi dans un amour ou dans un rire.

L’humain est un soleil ! La vie voilà la seule merveille Et c’est la seule merveille non commercialisable ! l’humain est un soleil que l’on peut aller chercher dessous les décombres dessous les fatigues dessous les pertes.

Aujourd’hui, la coutume et la bien-pensance veulent que l’on insiste sur les ténèbres, et que, puisque tout est noir, on va rajouter une couche de noir. On va prendre une laque pour que ce soit bien plus solide. Notre monde est peut-être plus terrible qu’il n’a jamais été d’ai…

Nous sommes sans arrêt confrontés à des séparations. La vie a une main qui plonge dans notre corps, se saisit du cœur et l’enlève. Pas une fois, mais de nombreuses fois. En échange, la vie nous donne de l’or. Seulement, nous payons cet or à un prix fou puisque nous en avons, à…

Chaque séparation nous donne une vue de plus en plus ample et éblouie de la vie. Les arrachements nous lavent. Tout se passe, dans cette vie, comme s’il nous fallait avaler l’océan. Comme si périodiquement nous étions remis à neuf par ce qui nous rappelle de ne pas nous instal…